Conseil lecture : Saintes ou pouliches ; L'éducation des jeunes filles au XIXè siècle - I.Bricard

J’ai vu, sur le forum, un post consacré aux ouvrages féministes qui ont marqués les inscrits.
Celui dont je vais vous parler n’est pas ouvertement féministe (quoique) et a été rédigé par une historienne. Il s’agit de “Saintes ou pouliches ; L’éducation des jeunes filles aux XIXe siècle” de Isabelle Bricard.

L’auteure y examine les formes que prend leur instruction et les idéologies à l'œuvre. Elle précise avoir pris comme limites chronologique le Premier Empire et la fin du Second Empire. De plus, elle se borne essentiellement aux jeunes filles issues de l’élite (grande bourgeoisie et aristocratie). Cela reste néanmoins très intéressant, dans la mesure où la perception du rôle féminin qui y est dépeint a certes, très largement évolué depuis, mais continue d’alimenter une vision de la femme au sein des sphères conservatrices, que nous aurions tort d’ignorer.

Sans surprise, on y découvre une éducation particulièrement genrée, construite sur la mentalité mortifère de cette époque. Ce qui est attendu des jeunes filles est absolument schizophrénique : elles reçoivent une éducation pudibonde et calfeutrée pour ensuite être jetée dans le monde, où elles se transforment littéralement en porte-manteau, juste bonnes à porter sur elles la réussite de leur mari.

Dans cet ouvrage, tout y est intéressant. Je n’ai donc pu faire qu’une brève sélection permettant de
comprendre comment l’instruction des jeunes filles a été carrément dépouillée, réduite à peau de chagrin et modifiée pour en faire des demi-ignorantes. Il est également question de l'obéissance et l'absence de conscience de soi qui étaient attendus des filles. J’ai recopié les extraits liés à l'instruction et à la discipline les plus marquants et mis entre parenthèses la note de chaque citation qui se trouvait à la fin du livre.

Extraits du chapitre “Le trousseau de connaissance” :

« Dans le programme littéraire qu’il propose, Mgr Dupanloup ignore le XVIIIè siècle et autorise "quoiqu'en tremblant” la poésie contemporaine. Mais qu’on ne se méprenne pas sur la libéralité du docte évêque d’Orléans, les poètes qu’il tolère sont le très chrétien Victor de Laprade, auteur des Poèmes évangéliques et décrit dans le Larousse comme “grave, ample et élevé”, et Joseph Autran à l’inspiration comparable. Tout le reste, c’est à dire Musset, Vigny, Lamartine, Hugo etc., est rejeté en bloc comme une poésie vaine et malfaisante “qu’une femme honnête et surtout une jeune fille ne pourrait se permettre de parcourir sans nuire à son innocence et à sa réputation” » (Baron de Menguin-Fondragon, Lettres à ma fille ou conseils sur l’éducation, Paris, 1843, p. 50).

« La femme-auteur, la femme-poète est une aberration de la nature ; on ne tolère pas qu’une femme ait une plume à la main sinon pour faire les comptes de sa cuisinière ou écrire des lettres. Dupanloup n’autorise la création littéraire chez une femme "qu’à la condition qu’elle n’écrive que pour ses enfants et qu’elle ne soit jamais publiée". » (Mgr Dupanloup, De la haute éducation, Paris, 1866, p. 50)

« On admire celle qui parle plusieurs langues, mais si par hasard, elle a appris le latin, il lui est recommandé de le cacher “comme un péché''. Elle lit Dante et Shakespeare dans le texte : on lui pardonne. Elle est capable de comprendre les psaumes : c’est un bas-bleu ! Le latin [...] est la chasse gardée du sexe fort » .

« La mythologie “du premier âge” met surtout l’accent sur les rares épisodes qui peuvent passer pour moraux dans l’optique chrétienne : les aventures de Phaéton et d’Icare sont censées mettre en garde contre les conséquences funestes de l’orgueil ; la métamorphose de Narcisse prêche pour la modestie, etc. Plus tard, il s’agit de faire le tri entre la “bonne” religion et les mauvaises et, à l’âge de l’adolescence, la mythologie est envisagée comme un repoussoir, un faire-valoir de la religion catholique et romaine [...] Les notions d’amant, d’adultère, d'infidélité, sont pudiquement gommées des aventures des dieux ou travesties en euphémismes plus convenables : l’adultère qui court les rues de l’Olympe se transforme en mariage secret. »

« La botanique, comme toutes les sciences, fait l’objet d’une mouture spéciale, à “l’usage des jeunes personnes” pour ne pas altérer leur innocence et “éviter un développement prématuré d’idées”. Aussi la botanique des demoiselles se réduit-elle à des classifications, des listes de noms latins avec la traduction en langue vulgaire ; la reproduction des plantes, la fécondation par les insectes ? On saute “à pieds joints par là-dessus” comme le fait le précepteur d’Aurore Dupin ; ou bien on pose sur ces sujets ambigus un voile pudique. »

Extraits du chapitre “Les nerfs de l’éducation : discipline et émulation :

« “On entend dire par hasard d’une fille qu’elle a une “volonté de fer”. Est-ce un éloge ? Non, c’est un reproche ; c’est le reproche d’une obstination invincible, d’un entêtement qui ne cède à rien. On dira au contraire, en parlant d’une autre fille, qu’elle n’a pas de volonté. Est-ce un éloge cette fois ? Oui, en général, on entend par là qu’elle est douce, soumise, qu’elle se contente de suivre une autre volonté, celle de sa mère”. » (M.A Théry, Conseils aux mères, Paris, 1837)

« Bien des parents de l’époque pensent [...] qu’il est bien que les jeunes filles n’aient pas de volonté propre et qu’une forte discipline sape à la base leurs tendances, leurs goûts, l’éveil naissant de leur personnalités, de peur qu’elles ne s’évadent hors des sentiers battus, loin des humbles devoirs qui la retiendront demain, au foyer. »

« L’amour propre, la sûreté de soi, l’arrogance sont des défauts honnis que des punitions bien senties vont se charger d’extirper de leur caractère ; et plus les punitions seront mortifiantes et propres à inspirer la peur, plus elles seront efficaces. »

« Mais le comble de l’insupportable n’est pas encore atteint, il y touche lorsque la volonté d’humilier la coupable dépasse les bornes et s’assortit en outre de violence physique. C’est ainsi qu’une surveillante des augustines anglaises forçait pour une broutille, ses élèves à baiser la terre. “Cela faisait partie de la discipline du couvent ; mais les religieuses se contentaient du simulacre et feignaient de ne pas voir que nous baisions nos mains en nous baissant vers le carreau, tandis que Mlle D...nous poussait la figure dans la poussière et nous l’eût brisée si nous eussions résisté” (George Sand, Histoire de ma vie, p. 127). Baiser la terre est un châtiment assez courant dans les couvents mais il est assez généralement admis que l’on baise sa main, ce qui revient au même puisque nous ne sommes que poussière ! »

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Beau condensé de pandémie psychiatrique gynophobe. Les femmes ont vraiment été reléguées à la servitude par cette charia crucifère, même quand elles avaient les moyens d'être instruites.

La double peine, c'est d'avoir ensuite des youtubeurs conservateurs cons comme leurs pieds qui taisent toute cette éducation folle pour éloigner les femmes du savoir, et prennent ensuite comme preuve de l'infériorité des femmes le fait qu'elles n'aient pas eu autant de génies connus que les hommes. Pourtant il est évident que toutes les femmes douées malgré toutes ces entraves et ces interdits ont dû s'arranger avec leurs maris pour faire publier leurs travaux à leurs noms. Qui, avant la fin du XXe siècle, aurait pris au sérieux les publications scientifiques ou littéraires d'une femme autant que celles d'un homme ?

Il faut imaginer le nombre d'intellectuels hommes et femmes dont on s'est privés en maintenant les femmes, donc les responsables de l'éducation des enfants, dans l'ignorance et l'infériorité.

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Merci pour ce texte. Que de pépites. Je sens que cet ouvrage sera dans ma prochaine commande de livres.

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Absolument. Certains osent encore prétendre aujourd’hui que les femmes n’ont rien créé de grands et n’ont pas les mêmes aptitudes que les hommes...C’est sûr qu’avec une telle instruction, il est plus facile de donner raison aux misogynes.

Tant de passages méritaient d'être partagés mais le post aurait été bien trop long. Quand on parle de charia chrétienne, on est vraiment très proche de la vérité. J'y ai même appris que l'excision pouvait être exceptionnellement pratiquée quand certains enfants étaient suspectés de pratiquer l'onanisme. Tout le livre aurait pu alimenter la section "Asile Conservateur/Asile Chrétien" s'il n'était pas une source de réflexion pour le féminisme occidentaliste.

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bwaaaahhhh :rofl2: :rofl4: :rofl3: :rofl:

Il faut quand même imaginer le degré de peur panique du féminin qui poussait ces fous à un tel extrême. La gynophobie dans sa forme bourgeoise, c'est vraiment particulier.

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C’est un peu le syndrome Camille Claudel, où même quand une femme parvient à montrer un talent singulier, dans un contexte où celui ci est presque impossible à développer, il faut que ça soit un homme qui prenne l’avantage.
Combien d’inventions ont pu être développées grâce au captage du talent des femmes européennes.

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Ce livre est édifiant. Soit les interdits sont censés éviter que les femmes n'apprennent des choses qui les écarteraient du chemin de la vertu, soit elles ne sont tout simplement pas faite pour certaines matières (l'aquarelle et le pastel, oui, la peinture à l'huile, non : l'odeur et la technique que cela demande peuvent nuire à leur santé) ou alors, il leur faut tout simplement éviter d'être savantes car les "pédantes" ça ne trouvent pas de mari. Voilà les trois principales raisons de cette instruction au rabais.

J'ai halluciné, moi aussi, quand j'ai lu le passage sur l'enseignement de la mythologie. Elle a été littéralement expurgée de son contenu pour être d'un ridicule !

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Et encore, la mythologie aurait été intégralement réécrite et arrangée par les moines si elle n'avait pas eu pour but premier de rester enfermée dans des bibliothèques d'hommes d'Église pour analyser et juger de ce qui peut être employé au service du christianisme, et si elle n'avait pas été sauvée par des protecteurs qui mettaient parfois leur vie en danger juste par amour de la connaissance (qualité qu'ils ne devaient qu'à eux-même et non à l'intégrisme de leur confession). En tous cas, 99% des écrits européens ont été jugés inexploitables pour leur domination et brûlés ou bien grattés pour en récupérer le support de parchemin ou de papyrus. Le savoir est une arme, en particulier quand on peut en couper l'accès à ceux qu'on souhaite maintenir sous son joug. À une époque, on décourageait ou interdisait l'enseignement de la culture gréco-romaine, notamment les langues, la science, la philosophie et la mythologie. Même la grammaire a été une discipline découragée et mal vue, comme tout ce qui était brillant ou rationnel, même pour des hommes d'église au fond d'un monastère :

"Nous avons eu voix d'une information dont je ne peux référer sans honte : il semble que dans ta congrégation l'on enseigne la grammaire".

Extrait d'une lettre de Saint Grégoire (540-604), le pape Grégoire I, à l'évêque de Vienne en France

:ragechrist:

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