De la racaillisation des esprits

S'il est un phénomène qui ne laisse de m'affliger depuis que j'enseigne en lycée, c'est bien ce que j'appellerais la « racaillisation des esprits ».

Il est en effet frappant de constater combien la « culture racaille » (ou « wesh » ou « lascar », nommez-la comme il vous plaira) s'est imposée, en milieu scolaire. Les prémices du désastre me semblent pouvoir être datées du milieu des années 1990. C'est à cette époque que le rap, le jogging et certains termes arabes, largement véhiculés par l'industrie de la musique et du vêtement, ont commencé à acquérir, dans nombre de cours de collèges et de lycées, le statut de standards culturels. Presque trente ans plus tard, la catastrophe est consommée.

J'enseigne en banlieue parisienne, dans un lycée public relativement réputé. Mes élèves sont, pour moitié, Français de souche et, pour une autre moitié, issus d'une variété d'immigrations (européenne, maghrébine, africaine, asiatique et même sud-américaine). Des enfants du lumpenproletariat côtoient des filles et des fils de CSP+. Cette « mixité » (puisque la novlangue politique et médiatique semble raffoler de ce substantif) ethnique et sociale, rare dans un établissement de la petite couronne, permet au lycée d'échapper à la classification REP (anciennement ZEP). Le bahut ne relève donc pas , a priori , d'une enclave en situation de sécession culturelle ou d'un nid à cas sociaux, tel que celui dépeint par Bégaudeau dans son navrant Entre les murs (Folio, 2007). Et pourtant...

C'est que le drame se joue précisément ici. Les élèves, à des degrés divers, et quelle que soit leur origine ethnique ou sociale, ont quasiment tous intégré les codes vestimentaires, langagiers et musicaux de la « culture racaille ». Leur rapport au monde s'en trouve altéré. Tout leur horizon intellectuel a pris la couleur animale des titres de PNL, de Zola et autres Koba LaD. C'est sans volonté de susciter l'indignation que j'affirme que les Français nés depuis le début des années 2000 ont font l'objet d'une entreprise de colonisation mentale.


Exemple éloquent du contenu de la playlist d'un lycéen, Français de souche, bon élève et bien élevé. La liste contient 185 morceaux de cet acabit.

Concrètement, les garçons ne portent plus de pantalons ou de jeans. Tous ont adopté le survêtement. La langue des élèves, que l'ensemble des enseignants s'accordent à considérer pauvre, s'enrichit, selon une logique faussement paradoxale et pression démographique aidant, de termes arabes ou africains. Ainsi ne s'étonne-t-on plus d'entendre Louis ou Camille se fendre d'interjections telles que « wallah ! », « miskine ! » ou « cheh ! » quand, par mimétisme, ils ne s'autorisent pas simplement à « tchiper ». Tous, ou presque, ont, par ailleurs, adopté ce qu'Alain Finkielkraut a appelé, en 2014, « l'accent (ou le français) des banlieues » (expression qui, comme toujours, a provoqué l'ire de sempiternels crétins « de gauche », manifestement peu au fait des nouvelles tendances, en matière de recherche en sciences du langage), que sa scansion, son rythme et ses carences syntaxiques (la grande majorité des élèves, par exemple, n'utilisent plus la conjonction de subordination « que ». Ils diront ainsi, et de façon tout à fait naturelle, « on dirait il est pas content » en lieu et place d'« on dirait qu'il n'est pas content ») rendent parfaitement insupportable. La maîtrise du ton, la correction langagière et la richesse du lexique sont, en outre, et de façon très révélatrice, assimilés, par les collégiens et les lycéens d'origine extra-européenne, à une « voix de blanc », qu'ils utilisent, de façon remarquablement cynique, lorsqu'ils en ont les moyens.

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Les références à la "voix de blanc" pullulent, sur les réseaux asociaux.

L'univers mental de ces adolescents est racaillisé et métissé. Qu'auront de commun, demain, les épargnés ou les rescapés de ce viol culturel et les cohortes de la « génération Z », intellectuellement saccagées et psychologiquement infestées ?

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Je rajouterai un point très important dans la racaillisation mentale : l'acceptation d'une violence permanente dans les rapports humains. Violence physique ou langagière : le nombre d'insultes et de grossièretés proférées à la seconde est vraiment hallucinant.

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Et merci pour l'étude sur le langage, je me la mets de côté :ok_hand:

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Je ne vois pas en quoi il serait mal de porter des vêtements de sport, surtout quand on sait que les enfants on besoin d'aisance corporelle pour bien développer leur motricité. Je trouve ça positif, c'est une liberté de choix et de mouvement. C'est plus qu'une mode, ce sont nos vêtements, créé par nos meilleurs sportifs et ingénieurs du secteur.
Qu'ils aient été promus au travers des clips musicaux n'y change rien pour moi, je préfère voir nos jeunes à l'aise en basket jogging, plutôt que coincé en pantalon de travail et chaussures inadaptées au corps.

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On peut noter aussi que les survêtements sont devenus beaucoup moins laids qu'ils ne l'étaient dans les années 90-2000. Il faut aussi garder à l'esprit qu'il y a aussi une amélioration nette de la propreté et de la qualité des vêtements portés par les couches prolétaires les plus modestes. C'est plutôt pour la petite et grande bourgeoisie que la transformation est choquante. Ils ont les moyens culturels, financiers et sociaux d'assumer leur rang, mais ils tiennent à "faire peuple" quitte à se racailliser culturellement bien plus radicalement et fréquemment que les adolescents d'extraction prolétaire. Les classes moyennes semblent beaucoup moins obsédés par la validation allochtone.

Personnellement j'espère qu'un maximum de blancs mal à l'aise avec leur identité vont se métisser et s'assimiler à la culture racaille, parce que je vois beaucoup de croyants et très peu de pratiquants quand il s'agit de mélangisme culturel... Donc ça me rassurerait qu'un maximum de blancs rentrent d'eux-mêmes dans le mixeur du grand Mélange qu'ils conseillent aux autres sans jamais l'appliquer à eux-mêmes, tout ça donnera d'évidents avantages à nos enfants du simple fait de savoir parler, écrire, rédiger, penser, de n'avoir pas du vide entassiste plein la tête et de s'habiller comme des adultes en fonction du message qu'on veut délivrer ou de l'image qu'on souhaite renvoyer (cf persona et éthos). Franchement, je me fous du sort de tous ceux qui choisissent de sauter dans le mixeur. Personne ne leur colle une arme sur la tempe. Dès l'âge de 12 ans, on est déjà bien assez grand pour savoir ce qui est bon pour nous en matière de mode, d'adoption culturelle et de groupe.

D'autre part, ça fait au moins 15 ans que les rappeurs se montrent en costard, donc chacun sélectionne ce qu'il veut. Il y a un peu tout et son contraire. Il y a une communauté de médiéviste qui se développe et à laquelle personne ne fait attention, ça touche énormément de classes moyennes, ça fait revivre les arts martiaux historiques européens, ça se lance dans la reconstitution, dans la connaissance précise des matériaux et ça développe des savoir-faire de fabrication, il y a une offre énorme de chaînes youtube sur ces sujets, et de magasins en ligne comme jamais auparavant, et des communautés européennes énormes pour ces choses. Personne n'en parle, c'est un choix... mais ils progressent dans le silence des médias et des réactionnaires qui cherchent des raisons à leur déprime. Ne plus les écouter permet de ne plus se focaliser sur des paumés du mélangisme.

Aux époques où on "s'habillait bien", énormément de gens n'avaient qu'une seule tenue et puaient le chien mouillé. Ils vivaient dans des bidonvilles insalubres remplis de blancs malades. Aujourd'hui les gens sont propres sur eux, et ont quasiment autant de tenues qu'ils veulent, c'est déjà super. Rien n'empêche de bien s'habiller aujourd'hui, au moins dans un contexte semi-public. Je conçois que dans le cirque urbain et la cour des miracles des centre-villes et des banlieues d'entassement, on n'ait pas envie de bien s'habiller, mais bon, rien n'oblige à être abonné aux surconcentrations urbaines.

J'aime bien qu'aujourd'hui on s'interroge "pour qui s'habille-t-on ?". Tant qu'il n'y a pas de dolce vita possible dans les centres urbains, parce qu'on a décidé que l'espace public devait appartenir aux hommes les plus encombrants, les gens auront envie d'avoir des tenues confortables et des chaussures leur permettant de prendre leurs jambes à leur cou ou de distribuer des beignes.

Donc tout ce qui peut nous faire tilter, c'est un symptôme et non une cause.

Plus il y a de racailles et d'idiots, plus c'est facile de permettre à nos enfants de faire partie de l'élite. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. J'ai une certaine jubilation en voyant les classes bourgeoises ne même plus être capables d'articuler ou de construire une phrase, et de les voir croire avoir parié sur le bon poulain en faisant le pari de la soumission au remplacisme. Leur désintégration est une étape nécessaire pour que les bourgeois dissidents de leur classe et la crème des prolétaires puissent reconstituer une élite réelle, une nouvelle aristocratie informelle.

Je ne vais pas me lamenter qu'autant de gens prennent du retard... ils finiront juste dans les latrines de l'histoire. Je ne perdrai pas une seconde à déplorer leurs choix ou à essayer de récupérer leur très mauvais matériel humain. Laissons les boulets dévaler la pente et profitons de l'ascension en les évitant au passage.

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Toute ma compassion. Si j'étais restée dans l'EN, je serais totalement dépressive à l'heure qu'il est. Franchement, je ne vois pas comment on peut enseigner en France toute sa vie sans gros dégâts sur sa santé mentale. Courage à vous.

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J'étais justement en train de répondre à ce propos, Yann m'a devancé et même supplanté dans son analyse :grinning_face_with_smiling_eyes:
J'allais dire sinon, pour répondre à ce qui vous tracasse, que vous n'avez qu'a proposer à vos enfants d'autres horizons culturels. Les jeunes ça évolue, ceux qui n'y arrivent pas, n'y seraient de toute façon pas arrivés même sans culture rap, c'est une question d'éducation et de choix de la part des parents (vivre en zone à majorité non européenne en fait partie).

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Oui, l'éducation nationale, c'est un domaine où il y a un sabotage volontaire et continu du programme scolaire, des méthodes d'apprentissage et de l'équilibre horaire des matières. Je soupçonne les réformateurs de l'éducation nationale de façonner le délitement dont ils vont ensuite se plaindre.

S'il y a un domaine où les prophéties s'autoréalisent, c'est bien l'instruction publique. Si on décide que des élèves n'ont plus le niveau pour étudier telle chose, et qu'on simplifie, on va effectivement obtenir des élèves encore plus cons, dans un lent glissement de terrain idiocratique. Un exemple flagrant, c'est la réécriture des romans pour enfants de type Club des 5 avec un vocabulaire de plus en plus pauvre. Les livres perdent peu à peu leur intérêt.

Mais bon, heureusement, il n'y a jamais eu autant de facilité d'accéder à des savoirs extra-scolaires. Ceux qui veulent s'en sortir s'en sortiront !

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C'est tout à fait vrai. Pour avoir tenu pendant 2 ans le CDI (bibliothèque) d'un collège, on propose assez de choses aux jeunes et on voit clairement ceux qui sont prêts à prendre ou ceux qui ne s'intéressent à rien. J'ai vu des jeunes très défavorisés (j'étais en collège sensible) s'en tirer grâce à leur fréquentation du CDI. On ne peut que semer, après les jeunes prennent ou non.

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J'ai aussi de la compassion en vous lisant. Être à temps plein en première ligne (bien que la métaphore guerrière ne soit sans doute pas la meilleure) vous expose à l'évidence à bien des manifestations de la sous-culture « jeune » (pincettes) du moment, qu'il m'est possible pour ma part de choisir d'ignorer au quotidien.

L'affaissement de la langue et la déformation de la syntaxe sont des choses auxquelles je suis sensible. Je ne sais pas trop d'où sort cet engouement pour le redoublements du sujet, d'ailleurs les linguistes étrangers semblent aussi s'interroger (p. 39). Est-ce né au sud de la Méditerranée, ou dans l'expression populaire en France ? Ça semble difficile à établir. Quant à l'effacement des conjonctions de subordination que vous décrivez, j'ai une idée plus nette de sa cause. (En négatif on trouve la même idée à la première page de d'une autre publication de linguistique.) À mon avis cette manifestation-là finira par retourner d'où elle est venue et disparaîtra alors en l'espace d'une génération, voire plus rapidement que ça. Tout comme l'accent « de banlieue ».

Par curiosité, j'ai écouté quatre morceaux du début de la playlist de votre élève. C'est d'une indigence surprenante (j'ai failli écrire : supreneante, lapsus qui résume assez bien ma pensée !). Mon optimisme est peut-être exagéré mais je me demande quelle proportion de blancs écoutent ces productions avec une distance moqueuse. J'ai le souvenir de jeunes lycéens, il y a une dizaine d'années, qui aimaient ponctuer leurs exclamations publiques d'un "wallah" sémillant ou d'autres joyeusetés puisées à la source du hip-hop contemporain, et leur intention narquoise sinon raciste était évidente.

Comme le disait Yann Meridex, l'effet de la liberté est un facteur à l’œuvre dans cet éparpillement. Je n'irais pas jusqu'à espérer qu'un maximum de blancs imprégnés de l'injonction au mélangisme s'appliquent tous leurs propres principes jusqu'à la racaillisation de tout leur être — même si je goûte l'ironie d'une telle prescription — et je ne suis pas non plus convaincu qu'à 12 ans tous les enfants disposent vraiment des clés de compréhension pour éclairer leurs choix en matière de mode ou d'appartenance à un groupe (j'aurais aimé que ce fût mon cas) ; cependant je le rejoins dans l'idée qu'il n'y a rien de mauvais à opérer un tri. Qu'auront alors de commun ces cohortes de « triés » avec les épargnés et les rescapés de l'enracaillement d'apparat ? Leur européanité ! Par conséquent une capacité à se diriger — eux ou leurs descendants — vers des formes d'expression (car ça n'est que de cela qu'il s'agit, on ne parle pas de délinquance) moins stupides, quand bon leur semblera. Il subsistera sans doute une inégalité liée à cette différence de parcours, mais je n'y vois rien de si tragique. Leurs enfants se moqueront d'eux, et s'en trouveront probablement immunisés.

Je finirais en ajoutant que j'ai parfois mis plus de dix ans à assimiler réellement ce que m'avait été enseigné au lycée. Parfois les leçons les plus exigeantes ne tombent pas dans les oreilles d'un sourd, en dépit des apparences. J'espère en tout cas que ce forum pourra vous offrir de l'air frais pour souffler ainsi qu'un horizon paisible auquel fixer le regard, et à faire advenir.

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Dans une société libérale où les perches tendues par les accès gratuits et simples à la culture sont innombrables et séduisantes, je ne pourrai jamais m'empêcher de rire de ceux qui se font les artisans quotidiens de leur propre malheur. Je ne veux pas déplorer ce que je ne peux pas empêcher et qui correspond au choix libre d'un contrat de bêtise sans cesse renouvelé.

Être racaillisé n'est pas un choix qui s'effectue une fois à 12 ans, mais un vœu répété chaque jour dès ses 12 ans. Les gens ne disparaissent pas dans des failles dimensionnelles, c'est bien eux qui s'acharnent chaque jour dans la voie qu'ils ont choisie. C'est bien eux qui choisiront de te snober parce que tu fais des phrases complètes, parce que tu "parles comme un livre", parce que tu es "un intello", parce que tu "philosophes". Ceux qui doivent s'en sortir s'en sortiront par eux-mêmes. Le reste finira au compost. On doit se contenter d'exister et de tracer notre route, parce que c'est seulement la vitesse de la locomotive qui pourra leur donner envie de se raccrocher à un wagon. Sinon tant pis.

On ne sauve personne contre sa volonté, on peut juste montrer le chemin en traçant sa route. Raison de plus pour ne pas leur trouver d'excuses et pour se débarasser du fardeau de l'abus empathique qu'ils exercent sur nous.

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Au risque de choquer, je dirais que la culture racaille ne me pose aucun problème... tant qu'elle ne devient pas un critère de sélection pour l'accès à des emplois qualifiés et bien rémunérés.

Le jour où il faudra truffer son discours de "wesh wesh" pour avoir des chances de décrocher un job d'ingénieur, je m'inquiéterai sérieusement mais ce n'est heureusement pas encore le cas.

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Dans le collège privé catho où elle a mis ses enfants, une amie me disait qu"intello" est devenu l'insulte à la mode. Perso, aucune compassion pour ceux qui insultent et prennent des boucs émissaires parmi les bons élèves. Si des ados sont capables de jalouser, ils sont capables de voir ce qui a de la valeur et de se bouger.

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Je suis rentré au collège en 2005 (j'avais douze ans) ; et déjà, je faisais le même constat sur la racaillisation mentale des autres gamins, ça me dégoutais (même si moi aussi j'aimais m'habiller en jogging ^^).

En parallèle, les jeunes qui ont des difficultés mais sont plus intelligents et plus matures que les autres sont ostracisés par l'Education Nationale (je l'ai moi-même vécu et je sais que ça a très peu changé aujourd'hui). Le bon sens, je trouve, aurait été de faire l'inverse.

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Plutôt d'accord avec l'idée que les vêtements décontractés ou moche ou les deux ne sont pas un problème. Après tout, l'adolescence n'est-elle pas le moment où nous aimons faire des expériences vestimentaires sans ce que cela ait de vraies conséquences ? Les ados à l'époque du disco étaient ils vraiment plus chic que nos jeunes actuels (quand ils tombaient l'uniforme) ? Pas sur ... Il y a quand même un petit côté décadentisme à croire que la laideur a été inventée au XIXe siècle.

Dans un autre registre, l'appauvrissement du langage est bien plus grave, mais n'oublions pas que de nombreux jeunes singe sans doute un mauvais langage en public et s'exprime mieux avec leurs parents, par peur d'être exclue ou perçu comme non-cool, c'est bête, mais certains d'entre eux prendront de la maturité et se reprendront d'eux même, il suffit que les dialogues à la maison soit à minima correcte.

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