La startup et le miteux

La start-up et le miteux

Cette histoire m'est arrivée en 2013. Peut-être en 2014. Peu importe.

A cette époque, j'étais en galère de taff. J'étais en galère tout court. Je faisais des extras en restauration à droite à gauche et des livraisons à vélo. J'errais en marge du système depuis trop longtemps et j'avais un mal fou à obtenir des entretiens dans mon domaine de "compétence".

Il me fallait pourtant impérativement un CDI pour prendre un appart, parce que j'étais coincé dans une coloc trop bizarre avec une bouddhiste à moitié cinglée déclarée inapte au travail qui menaçait chaque jour de me foutre dehors et qui me tenait la jambe 2 heures tous les soirs pour me raconter ses histoires de fesses irrationnelles avec sa voix de crécelle.

Elle vivait avec sa fille diagnostiquée schizo, assez gentille, mais vraiment hyper chelou. Elle clignait rarement des yeux. Elle regardait toute la journée "La maison des cœurs brisées" sur NRJ12 ou ce genre de conneries. Il existait une probabilité, infime mais réelle, qu'elle me trucide en pleine nuit de 196 coups de couteau pendant une bouffée délirante.

Mère et fille passaient leurs vies à gratter toute la bouffe que j'achetais.

Je perdais du poids à vue d'œil.

Interdit de manger, boire et fumer dans ma chambre. Interdit de ramener des meufs. Elles m’auraient interdit de me branler si elles avaient pu.

Le loyer était imbattable, mais j'étais vraiment dans une situation de merde.

Du coup je postulais à tout ce que je trouvais. Tout ce qui avait un rapport de près ou de loin avec le droit, mais aussi avec la rédaction. J'ai pas de formation en rédaction mais je me disais que c'était dans mes cordes.

On peut pas dire que les employeurs se bousculaient pour me répondre. Pendant plusieurs mois j'ai eu la sensation d'envoyer des candidatures dans le vent. Une fois sur 50, une boîte me répondait que je correspondais pas "exactement" au profil recherché ; le reste du temps j'avais jamais de nouvelles. Mes CV et lettres de motivation semblaient se perdre dans les limbes.

Puis un jour un appel.

Un recruteur veut me faire passer un entretien. Il me sort le nom de sa société, ça me dit rien du tout. Nous convenons d'un rendez-vous le jour suivant. Je raccroche.

J'essaye de retrouver l'annonce sur Indeed. Ok. C'est un poste en rapport avec de la rédaction. L'annonce d'emploi est lunaire, j'ai beau lire et relire, j'y comprends absolument rien. Je saisis qu'ils attendent de moi que je rédige des trucs, mais impossible de savoir quoi. Y a des sigles et des mots en anglais dans tous les sens. Ça sent la merde.

Aucun souvenir d'avoir postulé à cette chiasse.

Je me renseigne du coup sur la boîte. C'est une toute jeune start-up montée par 2 associés, un type et une fille. Le type a fait polytechnique et la fille science po ; à moins que ce soit l'inverse. 2 trous du cul. La société est déclarée depuis moins d'un an sur Infogreffe.

Ils ont un site.

Pour vous résumer le truc, ces 2 golem avaient créé une sorte d'appli à la con de "conduite du changement". Le concept : chaque jour, l'employé d'une grande entreprise en pleine restructuration devait se connecter à l'appli et répondre à des questions. En fonction de ses réponses, l'appli s'adaptait pour poser des questions plus ciblées, mieux orientées. Le processus ne durait que 3 ou 4 minutes par jour, tous les jours, pendant plusieurs mois.

Cette appli était en fait un outil de lavage de cerveau complètement orwellien. Grâce à la répétition et au profilage psychologique, l'appli faisait accepter le changement au salarié, mais mieux encore, elle lui donnait l'impression que lui-même désirait ce changement, et était à l’initiative de ce changement.

Le mot « changement » ici est un terme de novlangue qui veut dire « grosse banane dans le cul ».

C'est compliqué d'imaginer un concept de fils de pute plus filsdeputier que ça.

Le site insistait sur les mécanismes psychologiques d'adaptation, de persuasion et de suggestion. C'était du MK Ultra mais ciblé pour le management. Pointu comme machin. Un putain de cauchemar dystopique.

C'est pas du fake, cette boîte existait vraiment.

En temps normal, je me serai jamais pointé à l'entretien, puis je leur aurais dit d’aller bien niquer leurs prostituées de mères. Mais là... J'en pouvais plus de ma colocation, et les livraisons Uber à vélo en hiver commençaient à me peser. Je voulais poser mon cul dans un bureau chauffé l'hiver et climatisé l'été, et avoir des fiches de paye pour louer un appartement. J'aurais pu tuer pour ça. J'étais au bout de ma vie.

Je me pointe à l'entretien. Petites chaussures anglaises, petite chemise de suceur, rasé de près, un imper froissé que j'ai retrouvé plié en boule dans une valise. Je suis même allé chez le coiffeur. Daes'hair coiff', 8€ la coupe.

Je fais illusion. J'ai presque l'air d'un salarié aliéné normal.

Je suis reçu en grande pompe par les 2 trous du cul qui me proposent un café. J'accepte volontiers.

Ils commencent à me raconter leur concept à la con. Je fais de mon mieux pour faire croire que ça m'intéresse, et que je trouve ça super. J'ai envie de leur mettre des tartes. Et de biffler la meuf surtout. C'est tout ce que son visage m'inspirait, une biffle. Elle avait une tête de transhumaine à biffle, et lui une tête de transhumain à claque.

Puis vient le moment crucial où ils m'expliquent ce qu'ils attendent de moi.

Alors comme c'est une toute jeune boîte, ils n'ont pour le moment qu'un employé, c'est une femme de ménage/secrétaire/assistante/standardiste. Et maintenant, ils ont besoin de quelqu'un pour rédiger les questionnaires, puis d'une sorte de commercial VRP pour vendre leur solution pourrie à d'autres boîtes pourries. Faut répondre au téléphone, et être force de proposition bien sûr. Y avait un peu de veille juridique à prévoir, et des notes de synthèse.

Puis c'était bien si je pouvais ramener mon ordi perso. et être dynamique.

Ils m'ont pas dit qu'il fallait que je les suce entre midi et deux, mais c'était limite.

Ce que je comprends, c'est que c'est un poste à la mords-moi-le-nœud de lécheur de cul où il faut faire preuve de "transversalité", "d'adaptabilité" et de "souplesse". Faut avoir des compétences de rédacteur, de commercial, de secrétaire, de "public relation", de juriste, de psychologue, de manager et surtout de contorsionniste anal. Un chaouch, un esclave.

Ils veulent un slave payé 1400 balles par mois qui s'implique comme un associé, sait tout faire et compte pas ses heures.

OK ta mère.

Ils ont tous les 2 d'atroces visages de connards. Mes envies de biffle se muent en désir de torture avec acte de barbarie. Ils ressemblent à des robots psychorigides qui font de leur mieux pour paraître cool. Je les hais du plus profond de mon être mais ne laisse rien transparaître, ils semblent me trouver sympathique.

Ils regardent un peu mon CV bidonné de A à Z. Ça leur plaît. Ils me posent des questions à la con et sont charmés par mes réponses vides de sens.

Mes qualités ? impliqué, perfectionniste, ponctuel, discret mais pas effacé prout !

Mes défauts ? Oh, j'ai les défauts de mes qualités, parfois trop pointilleux, trop perfectionniste. Il faut que j'apprenne à moins prendre mon travail à cœur. Reprout.

Ils sont tellement brainwashés les 2 que j'ai presque l'impression qu'ils croient les énormités que je débite.

Nous convenons d'un second rendez-vous.

A 8h du matin, 2 jours après, mais ailleurs, dans un espace de co-working dégueulasse à l'opposé de chez moi, y a bien 1h30 de transport.

Ces clochards n'ont même pas de bureau fixe. So disruptif.

J'y vais, la tête dans le cul. J’ai pédalé jusqu’à 23h30 la veille, j’ai bu des 8.6 et fumé des clopes jusqu'à pas d'heure en bas de l'immeuble avec les racailles du bloc en écoutant du mauvais rap (souvenez-vous, je peux ni fumer ni boire dans ma chambre !).

Je sais vraiment plus quoi leur dire à ces têtes de fion. Faire le faux-cul une fois ok. Mais là je sens qu'ils veulent que je sois plus "proactif", et putain ça va être compliqué.

Je m'assoie. Je sens que l'ambiance est beaucoup plus tendue. C'est un moment décisif. C'est une toute petite boîte qui doit pas rentrer un pognon dingue, et embaucher quelqu'un est lourd de conséquences pour ces 2 mange-merde.

Ils attaquent de but en blanc et me proposent une mise en situation.

Bon, je dois m'imaginer qu'ils ont un prospect en vue. Une grosse boîte nationale fraîchement privatisée qui prépare une vague de licenciements et une grande restructuration des services.

En effet, c'est la proie idéale pour refourguer leur appli de nazi.

La fille me demande qui je contacte ?

Putain j'en sais foutre rien qui contacter connasse !

Je baragouine un truc du style : une telle décision de restructuration implique énormément d'acteurs ; la direction bien sûr, mais également les ressources humaines. Il est fort possible qu'un cabinet de conseil les assiste...

Je rentre pas plus dans le détail, j'ai rien d'autre à dire. Ils paraissent déçus par ma réponse. Trop vague, trop hésitante sûrement. J'ai l'impression d'avoir dit une connerie.

La fille renchérit d'une voix inquiète :

  • Bon, mettons que vous devez contacter le responsables RH de cette entreprise, comment vous vous y prenez (sic) ?

Je prends ma plus belle voix de fayot.

  • Dans un premier temps je fais une recherche sur internet voir si je trouve son nom et son adresse mail, puis je prépare un courriel personnalisé pour tenter de convenir d'un rendez-vous...

  • ....Mmmmmmh, ok, mais si vous ne le TROUVEZ PAS en tapant son nom sur internet, que faites-vous ?

Elle me regarde très intensément. Je sens comme une tension étrange. Elle bouillonne intérieurement la pute. Y a un truc qui cloche.

  • Bah, je pousse plus loin mes investigations, je vais sur Linkedin par exemple... (ça semble bidon comme réponse, mais à l'époque, peu de gens connaissent Linkedin, ni les espaces de co-working, ni toute cette chiasse, c'est un peu nouveau tout ça ! Du coup je me dis que j'ai tapé fort, je reprends confiance !)

  • D'accord, MAIS IL N'EST PAS SUR LINKEDIN !

  • Et bien, j'essaye de contacter directement l'entreprise pour voir s'ils peuvent m'orienter vers la personne responsable...

Maintenant elle me parle sur un ton franchement excédé :

  • ... OUI MAIS L'ENTREPRISE REFUSE DE VOUS RENSEIGNER !

Je reste dubitatif. Un long silence s'installe. 20 secondes de silence, bien gênantes. 20 très longues secondes. Je les regarde froidement, et je leur dis que je sais pas. J’ai plus d’idées.

Je leur dirais bien d'aller brûler pour l'éternité dans les flammes de l'enfer et que je leur souhaite d'attraper une MST du moyen-âge qui leur fait couler du pu par l'urètre. Ça les humaniserais. Je m'abstiens, je peux me retrouver clodo à n'importe quel moment et il fait -12° dehors, j'ai besoin de ce boulot de merde.

Les 2 trous du cul se regardent totalement consternés. Ils semblent se dire "mais putain c'est quoi ce débile arriéré ?".

Ils écourtent l'entretien.

Le lendemain, je reçois un mail standard de rejet de candidature... "malgré toutes vos qualités, vous ne correspondez pas "exactement" au profil recherché...

Je viens de perdre 4 jours de ma vie durant lesquels j'ai sucé 2 enculés et préparé des entretiens absurdes pour un poste dont j'ai toujours pas compris la finalité. J'ai jamais su la réponse qu'ils attendaient de moi, et je m'en bats les couilles. Ces humanoïdes ont réussi l'exploit de niquer mon moral, qui était déjà inexistant.

Ma vie tenait à ça, à répondre à une putain de question aussi saugrenue qu’insensée pour espérer avoir le droit de vivre dans un studio hors de prix... Et j'avais raté le test.

Je suis rentré chez ma logeuse folle qui m’avait taxé toute ma bouffe, elle me raconte qu'elle a passé la journée à faire des mantras pour que son ex revienne, j’avais plus une thune et j’ai recommencé les livraisons le lendemain.

J’ai quand même essayé d’imaginer ce que j’aurais pu répondre à cette cinglée pour qu’elle soit contente. La réponse qu'attendait les 2 mange-merde. Un truc totalement psychopathique du style :

« Ecoute Stéphanie, tu permets que je t’appelle Stéphanie ? Puis tu permets que je tutoie surtout ? Et ça vaut aussi pour toi Fabien ! Je sens… Non, je sais qu’on va vivre des choses très intenses ensemble, professionnellement parlant bien sûr, dans un premier temps en tous cas, donc on va prendre de bonnes habitudes tout de suite. Alors écoute Stéphanie, Ce responsable RH n'est pas sur Linkedin. Très bien. Le standard téléphonique fait obstruction. Parfait ! C’est pas ça qui m’arrêtera. Quand une porte se ferme devant moi, j’interprète pas ça comme une invitation à abandonner, mais à fracasser cette foutue porte avec ma grosse bite en titane. Je suis un loup. Dans cette jungle, y a pas de place pour les faibles. Votre concept de lavage de cerveau pour salarié névrosé, j’y crois à mort. C’est novateur, c’est inspirant. Ça va clairement dans le bon sens. Un salarié, ça ferme sa gueule et ça fait ce qu’on lui demande. Si les faire obéir implique de les lobotomiser comme des rats de laboratoire, ça me pose aucun problème.Qu'ils s'estiment déjà heureux de bosser ces feignasses. Moi c’est pas travailler pour vous que je veux, c’est faire partie de la famille. Je veux embarquer avec vous et conquérir le monde. Je veux faire parti de l'aventure. Prenez-moi, challengez-moi, exploitez mes talents et mon ambition, vous avez tant à m’apprendre. Je serai votre chose, vous serez mes mentors, et je veillerai à vous apporter énormément de satisfaction, dans tous les domaines. Vous m'avez entendu ? TOUS les domaines. Je veux pas savoir si vous m'embauchez, je veux savoir quand je commence, et le plus tôt sera le mieux. Je peux être là demain à 6h, d’habitude je me lève à 4h, ça me fera une grasse matinée ! Je débarque avec mon Macbook, mon plus beau smile, et je vous prépare le café.»

2 ou 3 ans après, j'ai retrouvé le type de l'entretien sur Facebook. Il postait toute la journée des trucs de politique bullshit totalement démago sur son mur. Il avait l'air de se préoccuper vachement d'économie et d'écologie.

Il s'était pris de passion pour une espèce d'arriviste ministre de l'économie qui lui ressemblait comme 2 gouttes d'eau et qui ambitionnait de se présenter à l'élection présidentielle. Une petite vermine incroyablement orgueilleuse avec une dégaine de conseiller bancaire.

Quant à lui, sa boîte de brainwashing semblait pas décoller plus que ça mais existait toujours. La SNCF avait fait appel à ses services apparemment. Je me suis dit qu’il fallait vraiment être le dernier des débiles mentaux pour soutenir un homme politique aussi creux et antipathique, puis en fait non, il avait raison. Le mec a fini président.

Les mange-merde étaient en train de prendre le contrôle du pays et j’avais rien vu venir.

Ces petits entrepreneurs infects étaient le futur, et moi j’étais obsolète. Je suis un humain archaïque, un humain 1.0, une vieillerie.

Et si ça se trouve, ces trous du cul 2.0 sont députés aujourd’hui. Ou millionnaires.

Tout ça n'a aucun sens.

Fin.

7 J'aime