Les « woke » sont-ils en train de triompher ?

Quand j'ai commencé à entendre l'adjectif woke il y a quelques années, c'était circonscrit au Twitter politique anglophone, et ça me semblait n'être qu'un qualificatif parmi d'autre que des gauchistes s'attribuaient entre eux comme un genre de compliment, ou d'idéal vers lequel tendre, un terme qui fonctionnait aussi comme un signe de reconnaissance.

Ce mot est maintenant devenu absolument incontournable. Il a traversé l'Atlantique et s'est répandu jusqu'en Australie. Surtout, la classe journalistique centriste et la classe politicienne conservatrice l'ont intégré à leur vocabulaire, et parlent désormais aussi de wokisme. Éric Zemmour emploie le terme à la télé. Mila semble en avoir fait son principal objet de lutte idéologique, son principal adversaire dans la nouvelle chronique qu'elle tient depuis peu sur un site conservateur. D'ailleurs, quand je jette un (très rapide) coup d’œil à Google News, il semble que la presse conservatrice (Valeurs actuelles, L'Incorrect) ait adopté le terme sans hésitation, là où des titres plus centristes (le Journal du dimanche, Slate ou L'Obs) l'utilisent encore entre guillemets, pour marquer leur recul critique.

Est-ce le signe que la gauche vient d'infliger un énième taquet idéologique aux conservateurs ? Adopter le langage de l'adversaire, c'est valider sa grille de lecture. Quand des conservateurs de premier plan se mettent à répéter un néologisme élaboré par la gauche, c'est toute une grille de lecture qu'ils valident, c'est tout un paquet d'idées qui le sous-tendent qu'ils valident.

C'est quand même pas compliqué de faire un ou deux pas de côté pour disséquer un minimum le phénomène. Surtout quand on se présente à la population comme un rempart contre la pensée de gauche. Quoi de mieux pour s'interdire toute compréhension, toute prise sur l'actualité que de commencer par amalgamer dans un mot-valise taille XXL des choses aussi différentes que l'ethno-syndicalisme insurrectionnel à la BLM ultra-récent, l'antiracisme décolonial universitaire qui date de plusieurs décennies, la mise en avant de problèmes spécifiques à différentes minorités d'orientation sexuelle, la dénonciation du joug de honte chrétienne qui frappe les porteurs de différentes formes de troubles psychiques, ou encore la défense des droits et des intérêts des personnes transsexuelles ? (Et la liste est loin de s'arrêter là.)

Alors, si tant est que ce mot désigne un objet digne d'intérêt en politique, les « woke » ou le « wokisme » ont-ils gagné la bataille ? Les conservateurs viennent-ils déjà de se résigner à incarner le camp des somnolents, des comateux, des inattentifs ? :face_with_raised_eyebrow:

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Les conservateurs ont dû être séduits par le potentiel de ringardise du mot wokisme. Non contents d'adopter le vocabulaire gauchiste, ils adoptent même le paradigme et les préoccupations de la gauche dans le but de "pointer leurs incohérences", ce qui n'a pour conséquence que d'accélérer la dégradation de leur fragile identité politique.

La destinée tragique du conservatisme est de n'être qu'une succession de protestations contre les avancées de la gauche avec 20 ans de retard. C'est plaisant de voir ce naufrage, et les nombreux espoirs perdus qui les torturent. De telles machines à fric conservatrices sans aucun avenir, qui s'échinent à voir les "wokes" comme Le Système pour se permettre l'auto-indulgence du maquisard.

Allez, hop, un nouveau média de la fausse droite, et on joue la carte Mila, ça va être super original de râler contre les "wokes" à la place des musulmans, en jouant les laicards ouverts au débat et en mettant les cathos au placard.

Cette ligne gagnante, cette équipe de vainqueurs :joy:

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Les conservateurs mettent un point d'honneur à ne jamais s'interroger sur le lexique qu'ils emploient, laissant ainsi à la gauche le monopole de la création lexicale, et donc de l'innovation idéologique. C'est sans doute lié à leur refus du politique, qui se manifeste entre autres par l'obsession du rassemblement, le mythe du bon sens apolitique, ou encore le fantasme de l'homme fort au secours de la nation divisée. Tout courant politique créatif sur le plan lexical provoque des crises de panique chez les conservateurs, outrés à l'idée que plusieurs grilles de lecture politique puissent cohabiter sur terre. Ils ne vont dans doute jamais se relever de l'invention de mots tels que "mansplaining", "grossophobie", "iel" ou "racisés". Même des groupuscules de gauche complètement à la dérive mettent les conservateurs à l'amende, car ils sont des moteurs de création lexicale, ce qui condamne les conservateurs à leur courir après, tantôt en pleurnichant, tantôt en se gaussant.
C'est assez comique de les voir piquer des crises pareilles, et leurs gesticulations impuissantes nous laissent un grand espace de tranquillité pour développer le lexique de la droite :blush:

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Bon poste, le problème réside plus généralement dans le fait que le conservateur ne valide pas uniquement un vocabulaire, mais aussi une grille de lecture caricaturale quand le gauchiste dit "nous sommes les éveillés et vous êtes les oppressif les méchantes etc" on remarque qu'il reprenne ces termes pour s'auto décorer entre eux, l'intelligence serait davantage de rejeter une forme d'opposition aussi stupide.

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